GILBERT DURAND OU LE NOUVEL ESPRIT ANTHROPOLOGIQUE


Gilbert Durand

ou le Nouvel esprit anthropologique.

Georges Bertin

« C'est une histoire que je dirai, c'est une histoire qu'on entendra ;

C'est une histoire que je dirai comme il convient qu'elle soit dite,

Et de telle grâce sera-t-elle dite qu'il faudra bien qu'on s'en réjouisse :

... Et telle et telle, en sa fraîcheur, au cœur de l'homme sans mémoire,

Qu'elle nous soit faveur nouvelle et comme brise d'estuaire en vue des lampes de terre » .

Saint John Perse, Amers, in Oeuvres complètes, La Pléiade, Gallimard, 1982, p. 260.

Au 20e siècle, le professeur Gilbert Durand a largement contribué à créer les conditions théoriques d'une anthropologie renouvelée, dans ce qu'il nommait « ouverture aux épistémologies de la synchronicité », laquelle il maniait avec une grande maîtrise, entre éthologie animale, psychologie des profondeurs, comparatisme sociologique incluant linguistique, ethnologie, science des religions...

Posture singulière, d'une grande portée philosophique, si l'on veut bien s'y arrêter, posture déjà transculturelle évidemment au service d'une idée de l'Homme et de la Tradition à laquelle il n'a jamais fait de concessions et dont témoignaient par ailleurs ses engagements humanistes et citoyens.

Laissant à des voix plus autorisées que la nôtre le soin de rappeler ses implications citoyennes dans la lutte contre le nazisme pendant la seconde guerre mondiale et qui lui valurent moult distinctions dont celle de « Juste parmi les Nations de Yad Vashem », nous tenterons modestement de dire ici ce en quoi son œuvre nous a servi de viatique dans nos propres travaux et la dette intellectuelle que nous avons à son égard, (avec une grande indulgence, il fut membre de notre jury de thèse et préfaça deux de nos ouvrages).

Mais commençons par tenter de mettre en lumière les aspects d'une oeuvre qui a été pour nous structurante en même temps que nous gardons présente sa grande humanité, sans exclusive. Puis en tirerons ce qui fut pour nous un accompagnement théorique et demeure une dette inestimable.

Né le 1er Mai 1921, un jour de Beltaine, la fête du feu chez les celtes, fête de l'été et de la lumière, fête sacerdotale par excellence, Gilbert Durand, est pour nous un des anthropologues les plus importants du 20ème siècle, un découvreur au sens premier, inventeur de voies d'autant plus nouvelles que paradoxalement elles sont plus anciennes, fondamentales, dans la mémoire de l'humanité. Il a accompli le « grand passage » en décembre 2012.

C'est sous le signe du paradoxe que son œuvre est entièrement bâtie, œuvre considérable où il porte à un degré systématique comme le faisaient remarquer Tacussel et Pelletier[2], une logique pluraliste du contradictoriel, construisant une sociologie de l'ambivalence. Il est en cela fidèle à son maître Gaston Bachelard qui écrivait que "les images les plus belles sont foyers d'ambivalence[3]."

Anthropologue, il le fut assurément, adonné pendant plus d'un demi-siècle à étudier le comportement de l'homme (homo sapiens) en communauté. En scrutant les représentations que les hommes se sont forgés d'eux mêmes en réponse à leurs désirs, il retrouve les figures de l'homme traditionnel soit une conception unitaire du savoir s'opposant au dualisme, à l'intolérance de sociétés vouées, comme il l'a écrit, au culte hyperbolique de la mystification.

Il s'en expliquait lors d'un Colloque tenu au Centre Georges Pompidou en 1988: "L'imaginaire sous ses deux formes produit du langage et de la fantaisie, il est attaché au sapiens, à la configuration anatomo-physiologique de l'homme. Dans la chaîne des hominiens, il existe une différence soudaine, une usine de l'Imaginaire, la faculté de reproduction incontrôlée anatomo-physio-psychologique. Dans l'apparition des hominiens, on produit des images, tout de suite, les nôtres, les formes que nous utilisons. Les Dieux sont là, l'archétype est la forme la plus creuse, la plus vide, la plus manifestée de l'Imaginaire.[4]"

De fait, l'entreprise de restauration de l'imaginaire qu'il partage avec d'autres (Mircea Eliade, Anton Lupasco) arrive au moment où notre société se voit ébranlée à l'endroit même où elle semblait triompher : idéal économique, conception bourgeoise du bonheur, idéologie du progrès.[5] Pour lui, l'imagination est bien le propre de l'homme. Elle se manifeste le mieux dans les Arts et les Dieux.

Dans son anthropologie de l'imaginaire énoncée dés 1969[6], œuvre aussi importante, de notre point de vue, que celle d'un Freud ou d'un Levi Strauss, Gilbert Durand récusait les schémas linéaires culturalistes et positivistes, ou seulement psychologisant pour déceler, à travers les manifestations humaines de l'imagination, les constellations où viennent converger de grandes images autour de noyaux organisateurs. Il jetait ainsi les bases d'une archétypologie générale, soit une mise en perspective nouvelle et originale de la culture éclairant d'un jour nouveau nos comportements, entre intime et social. Les réflexions actuelles sur l'intelligence collective en rejoignent paradoxalement les racines.

Entre l'environnement culturel et la dominante physiologique qu'il empruntait à l'école de réflexologie de Léningrad, il fondait la notion de «trajet anthropologique » quand le symbole est "produit des impératifs bio psychiques par les intimations du milieu"[7], trajet réversible, "le milieu étant révélateur de l'attitude" et "la pulsion individuelle a toujours un lit social" et "c'est bien en cette rencontre que se forment les complexes de culture que viennent relayer les complexes psycho analytiques".

Observant que « l'homo sapiens sapiens » est placé dans une situation unique par rapport aux autres animaux du fait de l'usage de son gros cerveau, le néo encéphale ou cerveau noétique, il en inférait que nous utilisons constamment notre capacité à dépasser les simples réflexes de l'animal par la richesse spontanée des symboles et que notre pensée est de faite « re-présentations ». Ainsi, toute image se trouve toujours entourée d'un cortège de possibilités d'articulation symbolique[8].

Cette rencontre des possibilités diversifiées de l'Imaginaire l'amena à repérer "de vastes constellations d'images structurées par des symboles convergents", ce qui fondait la tripartition réflexologique, (côté pulsion individuelle, imaginaire radical disait Castoriadis) qu'il déclinait en posturale : redressement, phallique, digestive, orale, intime, rythmique, copulative et sociologique (régimes diurne et nocturne). On voyait là poindre l'absolue nécessité d'une transdisciplinarité, pour au carrefour de ces régimes, mieux saisir la portée et l'amplitude des champs de l'imaginaire.

1) les structures anthropologiques de l'Imaginaire.

Cela l'amenait à envisager trois régimes de l'imaginaire, véritables clefs de lecture du donné mondain à tous les niveaux :

Les structures diurnes de l'imaginaire qu'il classait en symboles regroupés autour des visages du temps, systèmes d'images polarisés autour de l'antithèse Lumière / Ténébres manifestes dans les symboles :

§ thériomorphes, issus de symboles animaux comme ceux qui fondent le totémisme,

§ nyctomorphes, symbolisant le temporel des ténèbres,

§ catamorphes, ou symboles de la chute.

Ils s'expriment dans des images

  • Ascensionnelles, (la verticalité, l'aile, le chef),

§ spectaculaires, (la lumière, l'œil),

§ diaïrétiques (ce qui tranche et purifie telles les armes contondantes), ils expriment la fuite devant le Temps, la victoire sur la Mort.

Régime diurne et structures schizomorphes sont marqués par la géométrie, l'antithèse, l'historicité, le pragmatisme. Appartient à ce régime la science positive fondée sur le régime diurne de la conscience. Elle agit comme structure polarisante du champ des images, dominante certes, dans nos sociétés contemporaines, mais relative si on la met en perspective. Elle détermine des attitudes sociales qui sont la perte de contact avec la réalité dans la faculté de recul, l'attitude abstractive, marque de l'homme réfléchissant en marge du monde, dans un souci obsessionnel de la distinction, que Gilbert Durand nommait "géométrisme morbide", exacerbation des dualismes.

Les structures mystiques de l'Imaginaire appartiennent au régime nocturne des images, elles conjuguent volonté d'union, goût de l'intimité et inversion et se déclinent en quatre schèmes:

Redoublement, euphémisation

§ persévération, avec une tendance pathologique dite « persévération perceptive ».

§ emboîtement, quand par exemple les récits de mer, racontent l'histoire de poissons avaleurs /avalés ou quand ceux qui évoquent la Terre Mère montrent la redondance d'images de cavernes, à l'origine de nos maisons et de nos berceaux comme des tombeaux.

§ confusion, quand contenant et contenu sont inextricablement mêlés par exemple quand nombre de conduites sociales manifestent un refus de sortir des images familiales et douillettes.

En découle le thème de la viscosité (repris et développé plus tard par Michel Maffesoli), lequelest repérable dans l'emploi des verbes: lier, attacher, accoler. Sur le plan social, c'est un régime affectif, perceptif. Gilbert Durand montre ainsi que Van Gogh a peint de multiples ponts ayant toujours le même caractère et décrit chez cet artiste un monde pictural où règne le visqueux. C'est encore une structure agglutinante ayant pour vocation de lier, d'atténuer les différences.

Le réalisme sensoriel, reconnu dans la vivacité des images, détermine ce schème avec un taux de réponses kinésiques élevé, lié à l'emploi des couleurs, comme le fait de vivre dans le concret, sans pouvoir s'en détacher, comme dans la propension à sentir de très près les êtres et les choses. Chez Van Gogh, se met aussi en représentation le schème dynamique du geste, l'emploi du tourbillon, des couleurs, de l'exaspération chromatique.

Mise en miniature ou gulliverisation. C'est le prix accordé à la minutie, au détail, lorsque la valeur est attribuée au dernier des éléments. C'est la petite étincelle qui donne son sens aux divers contenants et atteint les dimensions de l'Univers, le renversement complet des valeurs, où ce qui est inférieur prend la place du supérieur. Chez Van Gogh, ce sont les petits sujets: natures mortes, fleurs ou encore les jardins miniatures orientaux.

Ces quatre structures définissent l'emploi réitéré des schèmes de redoublement, d'emboîtement dans un certain attachement à l'aspect concret de l'existence. Elles se trouvent présentes en résumé dans le récit Lilliputien, et magnifiées dans les récits de la Quête du Graal[9] mêlant images de fécondité, de nature et de contenant, à la fois chaudron d'abondance et de régénération des celtes, puis le vase de communion mystique. Là, l'imagination est entraînée à la dramatisation cyclique et ces structures mystiques ou antiphrasiques développent des représentations homogénéisantes fondées sur les principes d'analogie, de similitude, une dominante digestive. Elles se signalent par les verbes confondre, relier, attacher...

Les structures synthétiques de l'imaginaire "intègrent en une suite continue toutes les autres intentions de l'imaginaire[10]". Ce sont elles qui tendent à l'harmonisation des contraires, à l'agencement convenable des différences, leur caractère est dialectique ou contrastant : il valorise les antithèses. Ici, la synthèse n'est pas unification mais vise à la cohérence en sauvegardant les distinctions, les oppositions. C'est ce qui constitue par exemple l'ossature de la musique, du drame théâtral, de l'art roman et du cinéma en un contraste qui n'est pas dichotomie mais tente de maîtriser le temps entre deux personnages : l'un désir de vie et l'autre entravant la quête du premier (destin) en un effort synthétique pour maintenir la conscience des termes antithétiques, oscillant entre dynamisation messianique et éternel retour.

Ce régime est encore orienté, comme synthèse, vers le futur. Le futur y est présentifié, l'avenir maîtrisé par l'imagination. Il s'agit d'accélérer le temps. C'est une structure progressiste ou complexe fondée sur le mythe de Jessé qui se réalise au 13ème siècle dans l'oeuvre de Joachim de Flore, moine calabrais, prédisant le règne de l'Esprit (temps des lys)après ceux du Père (temps des épines) et du Fils (temps des roses), un Troisième Age privilégiant le présent sur la passé et surtout le futur paraclétique sur le présent qu'il rattache au mythe de Jessé. C'est, pour Durand, l'origine de tous les mythes optimistes et progressistes de l'Occident, le tuteur de la pensée occidentale, exaltant un profil unidimensionnel et linéaire de l'histoire valorisant le fait positif. On peut en trouver la postérité dans les trois états d'Auguste Comte, les trois phases de Marx: capitalisme - socialisme- communisme et jusqu'au rêveries du Nouvel Age établissant une coupure entre un passé périmé et les lendemains qui chantent.[11] Il ne cesse d'être actualisé.

La synthèse en effet, souligne Gilbert Durand ne se pense que relativement à un devenir dans la volonté d'accélérer le temps et de s'en rendre maître. Ainsi le mythe du Fils est toujours une traduction temporelle de la synthèse des contraires et lui sont isomorphes les cérémonies initiatiques, répétitions du drame temporel et sacré, du temps maîtrisé par le rythme de la répétition. L'initiation est là transmutation d'un destin. Voir également l'exemple égyptien de la légende d'Osiris, à la base des initiations sacerdotales ou encore les rituels des sacrifices, instant dialectique ou le sacrifice devient bénéfique[12]. Nos sociétés ésotériques contemporaines en ont hérité[13].

2, Le trajet anthropologique.

Mais les structures de l'Imaginaire ne sont pas figées, immuables, entre impératifs subjectifs aux intimations du milieu, elles participent de notre expérience quotidienne, entre nos propres racines psychiques et les réceptions qu'en font nos sociétés et leurs cultures.

Les pluriels de psyché.

Sigmund Freud a, le premier, traité de l'imaginaire comme objet, il est, chez lui, essentiellement assimilable aux pulsions et évolue de l'acceptation naïve d'une réalité prétendue, soit de la séduction hystérique à une interprétation critique en tant que fantasme du désir. C'est l'hypothèse d'une dimension psychique inconsciente, soustraite à l'espace des manifestations conscientes qui fonde sa métapsychologie qu'il appelle encore psychologie des profondeurs. Dans la science des rêves, l'inconscient est circonscrit tel un système radicalement séparé par l'instance de la première censure du système préconscient, lui-même clivé du système conscient par la seconde censure. Gilbert Durand soulignait ici le grand mérite de Freud : avoir ainsi redonné droit de cité aux images, rompant ainsi avec "huit siècles de refoulement et de coercition de l'imaginaire". La pulsion détournée s'investit en effet chez Freud dans des images qui gardent la marque de l'évolution libidineuse de l'enfant "la pulsion s'aliène en se travestissant en images". Le symbole y est reconduit la sexualité en dernier ressort, toutes les images, fantasmes se réduisant à des symboles sexuels et l'image étant le miroir d'une sexualité mutilée[14]. Toutefois Gilbert Durand insistait sur le caractère causal déterministe de l'imaginaire freudien, et son parti pris réducteur.

Jacques Lacan développera la théorie freudienne de l'imaginaire en l'enrichissant. Pour lui, l'imaginaire est une modalité qui sert à fonder le problème phallique. L'imaginaire (objet a) se caractérise par la béance originaire de l'individu et se développe en trois stades définis par la théorie du miroir: miroir, interprétation du fantasme, topique borroméenne situant le réel dans le statut de l'impossible. Au stade du miroir, le sujet poussé vers l'insuffisance de l'anticipation, pris au leurre des identifications spatiales, machine les fantasmes qui se succèdent en passant d'une image morcelée du corps à une forme totale. On assiste là au passage de l'imaginaire comme irréalité de l'objet à l'imaginaire comme représentant de l'incomplétude du sujet.

Carl Gustav Jung, (1875-1961), crée la psychologie analytique qu'il construit autour du concept d'inconscient collectif, à la fois archaïque, car primitif dans ses manifestations et collectif, car conservant les caractères généraux de l'espèce. Il définit, en 1920, le contenu de cet inconscient collectif comme accumulation des expériences millénaires de l'humanité et en nomme les types archétypes, ou images primordiales, en trouvant les formes manifestées dans les rêves et les mythes. Sa thérapie consistera à aider ses patients à renouer avec ces racines de l'inconscient collectif. Il ne peut le faire sans s'aider de l'image, voie une et multiple par laquelle l'homme pénètre progressivement dans les cercles qui le mènent vers le centre de son être intérieur.

Chez lui[15], ce qui apparaît dans la schizophrénie, ce n'est pas l'intensification de la sexualité, mais un monde imaginaire portant des traits archaïques évidents. Un système archaïque se substituant à un système vivant, la perte des dernières acquisitions de la fonction du réel, (ou adaptation) est compensée par un mode d'adaptation plus ancien.

Les archétypes, plutôt que des structures préformées, sont des dynamismes qui contiennent une charge émotionnelle énorme, dépassant l'homme (le numineux, expérience affective du sacré) et qui aimantent la vie de tout homme. Ils se manifestent dans la psyché mais aussi dans les situations de la vie. Les plus puissants d'entre eux sont les parents, significations des archétypes invisibles, en fait pas des personnalités concrètes comme le pensait Freud, mais images puissantes.

Il met également en scène l'animus et l'anima, qui introduisent l'image du sexe opposé dans la psyché. Au fur et à mesure que l'homme se détache de ses parents, l'anima arrache l'homme à son univers rationnel , peu à peu l'harmonie émerge du chaos, et l'anima montre son visage d'initiatrice. C'est la femme que nous portons en nous alors que l'animus tient des jugements raisonnables, c'est un canon, un code de vérités banales, de raisons et de choses, le bon sens. Dépassant ces formes et s'appuyant sur elles, l'homme en les reconnaissant s'individue, souvent au prix d'un voyage fertile en péripéties (on retrouve le thème de la Quête), accède au centre du Soi, et transforme son regard et son être[16].

L'imaginaire social.

De là, découle, chez ce maître, une réflexion profonde sur le social quand notre temps, et il y a puissamment contribué, a repris conscience de l'importance des images symboliques et mythiques dans la vie mentale ou sociale. Les conduites humaines, les cadres sociaux (dont l'architecture, l'habitat, l'urbanisme, la mode, la fête, les moyens de communication culturelle, les instances de la vie sociale) sont aussi organisées en fonction d'un imaginaire qui ne cesse de les habiter et dont l'analyse doit provoquer l'émergence. Elles ne cessent de s'originer dans les mythes, les actualisant sans cesse, les conjuguant à la mode du temps, au rebours d'une pensée seulement « historiciste », même si Gilbert Durand est loin de négliger l'histoire.

De fait, il a montré[17] que l'examen de l'évolution de la pensée scientifique en Occident établit que celui-ci s'est trouvé fondé sur " l'échelonnement temporel et progressif d'états du monde, sur la mécanique fatale d'une histoire hypostasiée, ce qui allait inspirer la conquête du monde aux XIVème -XVème siècles comme celle d'un libre esprit scientifique: Guillaume d'Occam, les nominalistes, Luther etc. »

Cette pseudo universalité unidimensionnelle et rationaliste est, pour lui, démentie par les terreurs de l'histoire et par la découverte de la pensée sauvage qui met en évidence l'universalité de l'archétype et du mythe. Il refuse et dénonce[18] donc une triple conception scientiste et mécaniste qui sévit aujourd'hui :

  • l'héritage pédagogique de Descartes et son objectivité pragmatique à laquelle il recommande de substituer une phénoménologie de l'image où l'être se dessine et se constitue à travers le sens des images,
  • l'évolutionnisme historique, le mythe de notre civilisation, d'autant plus insidieux et caché qu'il se défend de toute mythologie. C'est le mythe de Jessé, qui se caractérise par:

a) une fermeture sur l'unidimensionnalité de l'histoire et le credo d'un sens unique de celle-ci,

b) la fatalité fermée et mensongère d'un progrès rationalisé,

C) l'alignement des valeurs sur un modèle fermé, soit la démythologisation féroce au nom de l'objectivité absolue et enfermante de l'Histoire[19].

Georges Gurvitch[20] n'hésitait pas à parler de l'ambiguïté du temps historique, de sa multiplicité et de son unification intensifiée. Le recours au mythe, comme typologie compréhensive, se positionne donc, en tant qu'ambiguïté dialectique, dans cette perspective d'une exploration de la multiplicité des temps sociaux.

C'est sur la question de cette confrontation aux faits, dans une perspective transculturelle et trans-sociétale, que de nouvelles recherches viennent élargir les études comparatives classiques en les faisant porter sur plusieurs cultures, sociétés, nations, recherches en leur objet, moins ordonnées à la production d'explications basée sur des enchaînements de causes à effet que sur la nécessité de comprendre des corrélations. Elles débouchent sur des comparaisons, se réfèrent à la complexité des phénomènes étudiés, révisent le statut du sociologue qui " abandonne le point de vue divin "[21].

Citons par exemple les travaux de Fatima Gutierrez sur l'imaginaire wagnérien, ceux de Cristiane Freitas sur la mythologie du cinéma brésilien, ou de Nizia Villaça sur le phénomène de Mode.

L'originalité profonde de la socio-anthropologie de Gilbert Durand est, de fait, de nous avoir ainsi ouvertes toutes grandes les portes de nos imaginaires en le fondant scientifiquement.

Comme l'a écrit le philosophe Jean-Jacques Wunenburger, " la vie et la culture de l'esprit sont marquées de nos jours par l'omniprésence des images ", à tel point que l'on peut parler d'une civilisation de l'image. Cette "catégorie vide et déconcertante" est désormais admise et travaillée comme objet de connaissance, loin des imputations et des réductions scientistes ?[22] Et de nombreux collègues maintenant à la surface du globe dans les quelques 70 équipes de recherche issues de sa réflexion fondatrice l'ont suivi : Michel Maffesoli, Patrick Tacussel, Jean-Bruno Renard, Jean-Jacques Wunenburger, René Barbier, Fatima Gutierrez, Nizia Villaça, Cristiane Freitas, Regina Andrade, Juremir Machado da Silva, Philippe Joron, Céline Bryon-Portet, tant d'autres qui fréquentent avec assiduité depuis tant d'années notre Galaxie de l'imaginaire.

Mythe, sacré et socialité.

Avec Gilbert Durand nous avons appris à entrevoir le mythe comme notion incontournable dans ses rapports avec la connaissance et la pensée, avec la vie elle-même et le sacré. Avec lui, nous avons appris à examiner " l'intellect imageant " et, contre une tendance intellectualiste qui visait à s'affranchir des images, à y voir au contraire, avec Kant, " des figures de pensée " et à considérer les corrélations qui existent entre "syntaxe de l'imaginaire et structures intellectuelles ". Il n'est en effet "pas de vie intellectuelle sans médiation de l'image " et les faiblesses de l'image (reflet, aliénation, sacrilège, fantômes, prolifération) ne doivent pas faire oublier sa force, tant elle " participe aux visées et situations les plus décisives de la vie active " (Wunenburger), de la vie morale (idéaux), du politique (images du pouvoir, telles celles de l'Etat et de la Nation, symbolique de l'Autorité), et jusqu'aux mythologies de la subversion qui ouvrent la question du sacré et du religieux, de l'art, lequel " atteste chez l'homme un besoin universel de fabriquer des images "[23].

Avec Michel Maffesoli[24], qui entretient la flamme du souvenir , nous avons dans la ligne même des travaux de Gilbert Durand, envisagé « L'instant éternel,[25]" lequel cèle un polythéisme des valeurs à la fois structural et récurrent face à une vie de contraintes politiques, sociales, professionnelles et discerné plusieurs figures de cette socialité du présent:

- la joie du monde, quand la vie vécue comme jeu signifie à la fois "acceptation du monde tel qu'il est" et logique du vouloir être, du vouloir vivre plus,

- l'apparence comme creuset de la socialité dont Maffesoli identifie les images multiformes: cultes du corps, exacerbation du sensible dans tous les domaines, insistant particulièrement sur la nécessité de relativiser notre vie sociale, tant ce repérage de niveaux de sens et de signifiants est la marque d'une grande complexité, que permet de mieux saisir la bi-tripartition fonctionnelle de Gilbert Durand,

- l'organicité des choses, le vitalisme réhabilitant celui que Kirkegaard nommait "le véritable homme ordinaire" qu'il caractérise "d'homme sans qualités", y voyant le spécialiste d'une philosophie libertaire de la vie, soulignant la coïncidence de la mort et de la vie, du corps et de l'esprit, de la nature et de la culture, pour lui, "une pensée du ventre", ou encore "sagesse démoniaque" à l'oeuvre dans les divers archaïsmes post-modernes. "En homogénéisant la dimension sociale de l'humain, écrit-il, on se protège de ses excès en même temps qu'on en retire la substantifique moelle". L'enracinement dynamique est au rendez-vous de cette position de principe.

Nous nous souvenons avec émotion de la prise de parole de Gilbert Durand lors de notre thèse en 1989, quand ce grand savant qui avait toujours refusé les feux de la rampe médiatique et préféré, aux célébrités éphémères, l'enracinement de sa Savoie natale, nous définissant, l'un et l'autre, comme des « manants », du beau mot latin manere qui signifie demeurer.

Instituante la pensée de Gilbert Durand l'est toujours assurément, non seulement de par ses engagements, mais encore par sa capacité à transversaliser ses découvertes, à les resituer dans une perspective anthropologique au sens où Louis Vincent Thomas la définissait: « l'anthropologie lie directement les représentations, le vécu et les attitudes face à la mort aux lieux et aux milieux ; et plus spécialement aux systèmes de civilisation, aux modes et aux types de vie, aux religions... elle définit des lois générales d'organisation, notamment l'établissement des modèles susceptibles, à la limite, d'être formalisés, avec justification des écarts par rapport aux modèles maîtres et des lois générales d'évolution : mais elle n'oublie pas pour autant de s'intéresser aux phénomènes vécus... [26]».

Elle conserve ouvert comme heuristique l'abîme de la contradiction, de la réfutation, de la liberté de penser, récupère le tiers inclus et ses capacités de liaison dynamique, retrouve un modèle logique triadique[27]. " Ce qui fait que l'homme est l'homme, nous rappelle Cornélius Castoriadis, n'est pas qu'il est raisonnable ou rationnel car il n'y a pas d'être plus fou que l'homme "[28].

Pour Gilbert Durand, l'histoire des siècles s'inscrit dans une métahistoire archétypique, dans un cycle liturgique (saecula saeculorum), au sein de forces structurantes communes à l'imaginaire profane des saisons, des nuits et des jours et à l'imaginal des visions révélées.

Face à la fantaisie morbide des recettes d'unité à tout prix, d'une réduction à un seul facteur dominant, Gilbert Durand n'a jamais cessé de nous rappeler qu'il nous faut « reprendre la longue marche de notre civilisation sans vagabonder et sans boiter, coudre ensemble la mémoire de notre culture et l'intuition de nos sciences les plus avancées, (...) façonner là une gnose renouvelée »[29]. Car toutes les approches de son anthropologie de l'Imaginaire, convergent sur un constat : un Nouvel Age de la communication sociale est bien au rendez-vous de la fonction fantastique avec un retour prolifique des images en interaction constante. Ce dernier engendre un luxuriant essaim de significations ravissant la pensée à l'enchaînement temporel, quand l'être change de camp, quand la vocation de l'esprit est insubordination à l'existence et à la mort, et la fonction fantastique se manifeste comme le patron de cette révolte.

Avec Fatima Gutierrez[30], nous rappellerons simplement que Gilbert Durand, loin de n'avoir jeté que des bases théoriques, est également à l'origine d'une méthode d'analyse originale et singulière, impliquant les concepts de mythocritique et de mythanalyse.

« La mythocritique, explique-t-elle, est une méthode concrète d'analyse d'un œuvre artistique qui repose sur les principes théoriques du structuralisme figuratif. La mythanalyse, appuyée sur les mêmes principes, concerne, au-delà de l'œuvre artistique, un moment culturel complet ; nous en reparlerons. Mythocritique et mythanalyse étudient de préférence les objets artistiques et les époques culturelles, tandis que le structuralisme figuratif est essentiellement pluridisciplinaire et a déjà démontré sa pertinence dans des domaines tels que la psychothérapie (Yves Durand) ou les mathématiques (René Thom), pour ne citer que deux exemples hautement significatifs ».

D'autres visages du temps.

Nous vivons désormais des visages du temps dépassant les précédents dans la forme englobante de l'icône, « dressant contre les visages du temps le pouvoir de nous dresser contre la pourriture de la mort et du destin », nous conduisant à une profonde et intuitive connaissance du processus créateur, de la vie en société.


Changement de conscience et de modes d'action, dynamiques sociales planétaires en ce début de millénaire, quand le centre est partout et que les effets culturels en sont innombrables, alors même que la science et la technique modernes ont perdu l'idéal cartésien de maîtrise qui les définissait quand tout concourt à la déterritorialisation, aux transactions nomades, aux interactions transculturelles.

Nous nous devons donc d'assumer une nouvelle ontologie, de « nouvelles figures du pensable » comme capacités de création, de vie fondée sur l'être, comme « surgissement permanent sortant d'un abîme sans fond », soit une autre façon de penser le monde, proprement « instituante ». Ainsi les mutations à l'œuvre dans nos imaginaires nous incitent à nous représenter de façon « plus gaie et fortuite » les significations imaginaires sociales naissant du flux incessant des interactions à l'œuvre dans des sociétés désormais plurielles, où le lointain est devenu si proche.

Nous pouvons ainsi prendre le pari raisonnable que les sociétés qui sauront à la fois ne pas se couper de leurs racines, cultiver des modalités d'être ensemble fondées sur la Communauté et la Tradition et prendre avec elles dans le même temps, paradoxalement sans les renier, la distance critique que la Modernité nous a enseignée, pourront affronter les mutations de notre relation au cyberespace, induites par la révolution digitale et de ce que l'on nomme aujourd'hui le « post humanisme ». Se plaçant dans une perspective ouverte et nécessairement dynamique, car fondée sur de réelles interactions, une autre Université, tirant les leçons de cette complexité, soit plurielle, labile, combinant paradoxalement, dynamique des groupes, graphosphère et numérisphère, y trouvera sa force et sa raison d'être dans cette « révolution » (au sens étymologique) de la pensée à laquelle nous ne pouvons que participer puisqu'impliqués.

C'est ce à quoi Gilbert Durand nous invitait.

Poursuivons donc dans les voies qu'il nous a tracées...

Georges Bertin.

Angers, le 21 Mai, 2014.


(2] In La Galaxie de l'Imaginaire, Berg, 1980, p.22.

[3] Bachelard G.,La Terre et les rêveries de la volonté.José Corti, 1947 p 10

[4] notes de l'auteur

[5] Ibidem,

[6] Les structures anthropologiques de l'Imaginaire, Paris, Dunod, 1969.

[7] ibidem p.39

[8] Durand Gilbert, Champs de l'imaginaire, Grenoble, Ellug, 1996 , p.220

[9] Voir sur ce point Durand Gilbert er Chaoying Sun, Mythe, thèmes, et variations, Desclée de Brouwer, 2000.

[10] Les structures p ; 399.

[11] Durand G. Beaux Arts et Archètypes, Paris, PUF, 1989, p 11-12.

[12] Durand G. Les structures...op. cit.. p.353 sq

[13] Bertin G., De la quête du Graal au Nouvel Age, Paris, Vega, 2011.

[14] Durand G. L'imagination symbolique, Paris, PUF, 1964, p.45 sq.

[15] Voir Bertin G., et Liard V., Les Grandes images, lecture de CG Jung, PU Laval, 2008.

[16] Jung C.G, Métamorphoses de l'âme et ses symboles, Genève, Georg et Cie, réed Pluriel, 1996.p. 248.

[17]Durand Gilbert, Beaux Arts et Archètypes, Paris, PUF, 1989, p.11-12.

[18]Durand G. La Foi du Cordonnier, Denoël, 1984, p.37.

[19] Durand G. Beaux-Arts et archétypes, Paris PUF, 1989.

[20] Gurvitch Georges, Dialectique et Sociologie, Flammarion, 1962, p.228.

[21]Morin Edgar, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF, 1990.

[22]Wunenburger Jean-Jacques. Philosophie des images. Paris, P.U.F./ Thémis-philosophie. 1997, 322p.

[23] Ibidem.

[24] Maffesoli Michel. L'instant éternel, le retour du tragique dans les sociétés post modernes. Paris. Denoël, 2000. 249 p

[25] Maffesoli Michel, L'instant éternel, Denoël , 2000

[26] Thomas Louis-Vincent, in Une galaxie anthropologique, Paris, Quel Corps, N° 38/39, Octobre 1989.

[27]Ardoino Jacques, Propos Actuels sur l'Education, Paris, Gauthier-Villars, 1971, 5ème éd. p.84,

[28]Castoriadis Cornélius, La montée de l'insignifiance, les carrefours du labyrinthe IV, Paris, le Seuil, 1996, p. 111.

[29] In La foi du cordonnier, Denoël, 1984, p 228

[30] Gutierrez Fatima, Mitocritica, Naturaleza, funcion, teoria y pratica, éd Milenio, Lleida, 2012.