UTOPIE D'AUJOURD'HUI, RÉALITÉ DE DEMAIN.

Utopies d'hier, réalités de demain ?

Lauric Guill aud.

Dans le langage courant actuel, « utopique » veut dire impossible; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont la réalisation est, a priori, hors de notre portée. Or, paradoxalement, les auteurs qui ont créé le mot, puis illustré le genre littéraire inventé par Thomas More en 1516, avaient plutôt pour ambition d'élargir le champ du possible, et d'abord de l'explorer. Certes, l'utopie se caractérise par un recours à la fiction qui consiste à décrire une société idéale dans une géographie imaginaire, souvent dans le cadre d'un récit de voyage purement romanesque. Mais imaginaire ou fictif ne veut pas dire impossible : tout rêve n'est pas chimère.

« L'utopie est la vérité de demain », « Utopie aujourd'hui, chair et os demain », « Mais, qu'on ne l'oublie pas, quand elles vont au même but que l'humanité, c'est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant » . Ces citations de Victor Hugo, infirmant l'équation habituelle (utopie=rêve irréalisable), insistent sur la volonté de réformer l'ordre existant en profondeur. Le recours à la fiction est un procédé qui permet de prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le relativiser et de décrire, d'une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être. Et l'épanouissement du genre utopique correspond à une période où l'on pense, justement, que, plutôt que d'attendre un monde meilleur dans un au-delà providentiel, les hommes devraient construire autrement leurs formes d'organisation politique et sociale pour venir à bout des vices, des guerres et des misères. En ce sens, les descriptions qu'ils proposent, dans lesquelles ils font voir des cités heureuses bien gouvernées, visent à convaincre leurs lecteurs que d'autres modes de vie, d'autres mondes sont possibles. D'où ces autres affirmations : « Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées » (Alphonse de Lamartine), ou bien : « Une utopie est une réalité en puissance » (Edouard Herriot). Mais les choses sont-elles aussi simples ? Le siècle qui vient de s'achever nous a appris qu'il n'y a pas de fatalité historique, que l'utopie peut se retourner en son contraire, et le rêve tourner au cauchemar.

Depuis Platon, puis au Moyen Age, les communautés monastiques, l'Utopie, mythe créé par Thomas More en 1516, n'a cessé de se trouver au carrefour du rêve et de la réalité. Elle connaît une actualité renouvelée sous ses aspects tragiques comme dans ses perspectives instituantes au cœur de nombreux projets culturels, politiques, éducatifs et sociaux.

L'utopie n'est -elle qu'un jeu intellectuel, puis une spéculation foncièrement littéraire, ou débouche-t-elle immanquablement sur une réalité qui peut s'avérer aussi positive que désastreuse (invitation au totalitarisme) ? Y aurait-il aujourd'hui une fin des utopies (vs. Uchronies) ou au contraire, assisterions-nous à un renouveau utopique généré par les mutations sociétales et civilisationnelles ?

Dans la confusion actuelle fait rage le combat entre les prophètes du déclin et ceux du renouveau religieux. L'Utopie est par définition prospective ; or, les schémas actuels ne participent-ils pas plutôt à une régression généralisée (fantasy, steampunk, nostalgies diverses, culte du héros mythique et des dieux/déesses morts, sous forme artistique, culturelle, cinématographique, eschatologique, si ce n'est sectaire, ou ne contribuent-ils pas au contraire à projeter vers l'avenir de nouveaux modèles alternatifs de société ou de contre-société (Nouvel Age, alter-mondialisme) ?

Y a-t-il une fin de l'histoire, nous plaçons nous dans un renouveau des perspectives cycliques?

Assistons nous aujourd'hui au triomphe de la dystopie comme confirmation de la fin de l'Utopie : totalitarismes, eschatologies, ou au triomphe du présentéisme (Hartog) de la Post Modernité ?

Proposons les pistes de réflexion suivantes :

En littérature, les relectures fictionnelles ou mythologiques des utopies classiques, de Platon à Huxley, en passant par More et Fourier, jusque dans les productions romanesques, graphiques et cinématographiques de la science-fiction.

En sciences sociales, les travaux sur les utopies éducatives de Coménius à Neill, ceux des sociologues et économistes, jusqu'au Nouvel Age et aux communautés anciennes et nouvelles, voir dans les productions de la société des réseaux (internet comme nouvel espace utopiques, et les tentatives de réalisations d'utopies concrètes dans le domaine politique (Amérique du Sud, Inde, etc..)

En philosophie, on peut notamment se demander si l'Utopie débouche sur la dystopie.

Pour Karl Mannheim, l'utopie est une forme d'idéal constituant à ses yeux un contrepoids à l'idéologie. Il entend par utopie « toute orientation qui transcende la réalité et brime les normes de l'ordre existant, contrairement à l'idéologie qui exprime le statu quo ». L'utopie, en dépit de ses revers historiques, serait-elle une nécessité absolue, comme le suggère Mannheim : « La disparition de l'utopie amène un état de choses statique, dans lequel l'homme lui-même n'est plus qu'une chose. Nous serions alors en présence du plus grand des paradoxes imaginables : l'homme qui a atteint le plus haut degré de maîtrise rationnelle de l'existence deviendrait, une fois démuni de tout idéal, un pur être d'instincts ; et ainsi, après une longue évolution tourmentée, mais héroïque, ce serait précisément au stade le plus élevé de la prise de conscience, quand l'histoire cesse d'être un destin aveugle et devient de plus en plus la création personnelle de l'homme, que la disparition des différentes formes de l'utopie ferait perdre à celui-ci sa volonté de façonner l'histoire à sa guise et, par cela même, sa capacité de la comprendre. »

L'émergence de l'Utopie coïncide-t-elle nécessairement avec un rétrécissement des libertés ?

« L'histoire de l'utopisme est celle de la Tour de Babel que toute l'humanité a bâtie pour atteindre les hauteurs du ciel. La tentation à laquelle les utopistes succombent est aussi permanente que notre imparfaite condition qui a sa racine dans le péché originel. On pourrait même dire que cet utopisme est la tentation originelle. Comme toutes les tentations, il doit être combattu. Mais penser qu'il peut être réduit pour toujours est une folie semblable à l'utopisme lui-même. Un pessimisme déraisonnable au sujet de l'individu et un optimisme aussi déraisonnable concernant la collectivité trahissent le mépris de l'utopiste pour la création, le monde et la nature tels qu'ils sont. » THOMAS MOLNAR[1],

À l'utopie, située dans l'avenir, produit du temps linéaire Jean-Jacques Wunenburger oppose le mythe et les autres créations de l'imaginaire humain. Ces créations sont plus proches du symbole, qui révèle un sens, que de l'objectif, qui fixe un but. L'utopie à ses yeux est un mythe dégradé en objectif, mot d'une prophétique ambiguïté: dans son sens militaire il désigne en effet une chose à détruire et, dans son sens politique, un but à atteindre. Le mythe est à son tour dégradé par l'utopie, qui vampirise littéralement l'imaginaire pour transformer son contenu vivant en objectifs figés: « Les coryphées de l'utopie hantent toujours les espaces culturels, et espèrent faire signe aux dieux de l'imagination, pour qu'ils descendent de leur Olympe. Mais les hauts lieux sacrés sont aujourd'hui vides de dieux, depuis qu'ils ont quitté ces hauteurs paisibles pour se mêler au tumulte du monde, sous le masque des prophètes de l'histoire. Nous sommes ce peuple qui cherche toujours à mettre la main sur l'imagination divine, sans voir qu'elle nous enchaîne déjà dans notre quotidienneté. L'imagination désacralisée et fatiguée, rôde autour de nous, nous berçant de rêves d'histoire, et nous ne la reconnaissons pas dans ses tristes haillons.

L'homme moderne s'apprête à renoncer à sa raison si longtemps idolâtrée, pour tenter le grand voyage vers l'imaginaire, sans se rendre compte qu'il ne trouvera rien de plus dans les paradis artificiels, que dans sa raison philosophique et historique. A tous les coins de son esprit, dans la clarté et l'évidence de ses concepts, dans la confusion et l'exaltation de ses fantasmes, il rencontre l'aspiration à une cité idéale, à un espace-temps dernier.

L'imagination contemporaine, laïcisée et irradiant les finalités légitimées par sa raison, condamne l'homme à se courber sous une utopie monarchique.

Conformistes et révoltés, tous se laissent séduire par le même guide du futur enchanteurJEAN-JACQUES WUNENBURGER.


[1] L'utopie, éternelle hérésie, Traduit de l'anglais par Olivier Launay, Paris, Beauchesne, 1973, p. 264.

Figures de l'Utopie, hier et aujourd'hui. sous la direction de Christine Bard, Lauric Guillaud et Georges Bertin,  aux Presses Universitaires de Rennes. 214 Pages. 2012.

Cet ouvrage explore les figures de l'utopie, tant dans le monde artistique, scientifique littéraire ou social (comme le féminisme) que dans les organisations qui réhabilitent la pensée utopique et ses accomplissements pratiques. Entre capacité personnelle de révolte et convictions partagées, les figures de l'utopie ouvrent des voies inédites à notre humanité dans un contexte de mutations sans précédent, comme elles ont accompagné les bouleversements sociaux du passé.

  • Utopie, contre-utopie, dystopie
  • Organisation et critiques sociales
  • Femmes et Utopie
  • Aspects de l'utopie concrète
  • Christine Bard est historienne à l'université d'Angers ( directrice de la MSH SFR Confluences),

    Georges Bertin est socio-anthropologue au CNAM des Pays de la Loire

    et Lauric Guillaud est américaniste à l'université d'Angers et au CERLI.

    IntroductIon de l'ouvrage.


    Dans le langage courant actuel, « utopique » veut dire impossible ; une utopie est une chimère, une construction purement imaginaire dont la réalisation est, a priori, hors de notre portée. Or, paradoxalement, les auteurs qui ont créé le mot, puis illustré le genre littéraire inventé par Thomas More en 1516 1, avaient plutôt pour ambition d'élargir le champ du possible, et d'abord de l'explorer. Certes, l'utopie se caractérise par un recours à la fiction qui consiste à décrire une société idéale dans une géographie imaginaire, souvent dans le cadre d'un récit de voyage purement romanesque. Mais imaginaire ou fictif ne veut pas dire impossible : tout rêve n'est pas chimère. « L'utopie est la vérité de demain », « Utopie aujourd'hui, chair et os demain », « Mais, qu'on ne l'oublie pas, quand elles vont au même but que l'humanité, c'est-à-dire vers le bon, le juste et le vrai, les utopies d'un siècle sont les faits du siècle suivant ». Ces citations de Victor Hugo, infirmant l'équation habituelle (utopie = rêve irréalisable), insistent sur la volonté de réformer l'ordre existant en profondeur. Le recours à la fiction est un procédé qui permet de prendre ses distances par rapport au présent pour mieux le relativiser et de décrire, d'une manière aussi concrète que possible, ce qui pourrait être. Et l'épanouissement du genre utopique correspond à une période où l'on pense, justement, que, plutôt que d'attendre un monde meilleur dans un au-delà providentiel, les hommes devraient construire autrement leurs formes d'organisation politique et sociale pour venir à bout des vices, des guerres et des misères. En ce sens, les descriptions qu'ils proposent, dans lesquelles ils font voir des cités heureuses bien gouvernées, visent à convaincre leurs lecteurs que d'autres modes de vie, d'autres mondes sont possibles. D'où ces autres affirmations : « Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées » (Alphonse de Lamartine), ou bien : « Une utopie est une réalité en puissance » (Edouard Herriot). Mais les choses sont-elles aussi simples ? Le siècle qui vient de s'achever nous a appris qu'il n'y a pas de fatalité historique, que l'utopie  peut se retourner en son contraire, et le rêve tourner au cauchemar. Depuis Platon, puis au Moyen Âge, les communautés monastiques, l'Utopie, mythe créé par Thomas More en 1516, n'a cessé de se trouver au carrefour du rêve et de la réalité. Elle connaît une actualité renouvelée sous ses aspects tragiques comme dans ses perspectives instituantes au cœur de nombreux projets culturels, politiques, éducatifs et sociaux. L'utopie n'est-elle qu'un jeu intellectuel, puis une spéculation foncièrement littéraire, ou débouche-t-elle immanquablement sur une réalité qui peut s'avérer aussi positive que désastreuse (invitation au totalitarisme) ? Y aurait-il aujourd'hui une fin des utopies (vs. Uchronies) ou au contraire, assisterions-nous à un renouveau utopique généré par les mutations sociétales et civilisationnelles ? Entre Utopies fermées et utopies ouvertes ? Y a-t-il une fin de l'histoire, nous plaçons-nous dans un renouveau des perspectives cycliques ? Face à la montée des insignifiances, au consumérisme généralisé présenté comme seul horizon, l'émergence de l'Utopie coïncide-t-elle nécessairement avec un rétrécissement des libertés ? Assistons-nous aujourd'hui au triomphe de la dystopie comme confirmation de la fin de l'Utopie : totalitarismes, eschatologies, ou au triomphe du présentisme 2 de la Post Modernité ? L'Utopie, production « princeps » de l'imaginaire, occupe de fait à nouveau le devant de la scène sociale si l'on veut bien considérer le nombre de mouvements qui, partout dans le monde s'en réclament et tentent de « penser ensemble un monde plus responsable, respectueux de l'environnement naturel, humain, barrant la route à la barbarie, à l'avidité, privilégiant la croissance personnelle à la matérielle » (blog internet) ou encore « s'emploient à déconstruire l'idéologie productiviste dominante et ses trois principaux dogmes : la croissance comme solution miracle à nos maux économiques, la consommation comme seul critère d'épanouissement personnel et la centralité de la valeur travail comme seule organisation de la vie sociale » (mouvement international Utopia 3). Dans la confusion actuelle fait rage le combat entre les prophètes du déclin et ceux du renouveau religieux. L'Utopie est par définition prospective ; or, les schémas actuels ne participent-ils pas plutôt à une régression généralisée (fantasy, steampunk, nostalgies diverses, culte du héros mythique et des dieux/déesses morts), sous forme artistique, culturelle, cinématographique, eschatologique, si ce n'est sectaire, ou peuvent-ils contribuer au contraire à projeter vers l'avenir de nouveaux modèles alternatifs de société ou de contre-société (Nouvel Âge, altermondialisme...) quand se réinvente et s'actualise le concept de Citoyen du Monde

    « L'utopie et l'idéologie comme attracteurs posent la question des "références ultimes" références à la fois d'ordre social et culturel pour qu'utopie, idéologie et culture fassent "système". C'est pourquoi nous nous sommes proposés, dans ce colloque, de recourir à ces deux concepts d'utopie et d'idéologie pour essayer de parvenir aux "fondamentaux", c'est-à-dire aux éléments qui permettraient d'expliquer comment nous pensons l'organisation et de voir en quoi ces fondamentaux constituent des éléments permanents susceptibles d'offrir une intelligibilité aux "moments de gestion", moments essentiellement variables et fugitifs, tout comme aux modèles organisationnels qui sont eux plus stables et plus durables. » Ainsi, tandis que de nouvelles Utopies se sont développées au xxe siècle, dans les domaines de la science économique, de l'urbanisme, de l'être ensemble, le xxie siècle se pose d'autres questions quand les utopistes du posthumain entendent faire prévaloir systématiquement la cause de l'Imaginaire et orchestrer la subversion en mobilisant les forces de la science et de la technologie. Si les biotechnologies facilitent et prolongent la vie humaine, la convergence des neurosciences et de l'informatique avec la cybernétique crée-t-elle les conditions d'une vie nouvelle et augmente la nature de l'homme entre mystique de l'informatique et religion de la Nature ? De leur côté les développements insoupçonnés, il y a seulement 30 ans, des liaisons numériques font apparaître des communautés virtuelles, de « nouvelles tribus » en expansion constante, abolissant les contraintes de l'espace et du temps et préfigurent de nouvelles organisations sociales. En ressortira-t-il une société à laquelle la technologie procurera une conscience élargie, la Science Fiction explore ces deux possibilités proprement utopiques quand l'Avenir se prépare dans le présent ? D'où ce projet d'une rencontre organisée à la Maison des Sciences Humaines Confluences d'Angers en septembre 2011. Elle réunissait chercheurs et praticiens pour tenter de mettre en évidence et d'exposer diverses formes émergentes d'Utopies susceptibles d'ouvrir la voie à la fois à l'expression des significations imaginaires sociales dans l'art, la littérature, le cinéma comme dans nos modalités d'être ensemble (mouvements sociaux, utopies ouvertes et concrètes), quand elles visent à les questionner si ce n'est à les renouveler...